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Haut Conseil à l'Egalité entre les femmes et les hommes

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Interview de Michelle PERROT, historienne et professeure émérite

26 mai 2015

Interview de Michelle PERROT, historienne, professeure émérite à Paris VII-Denis Diderot

Le 27 mai 2015, quatre résistant.e.s - Pierre Brossolette, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion et Jean Zay - feront leur entrée au Panthéon. En tant qu’historienne pionnière de la reconnaissance du rôle des femmes dans l’histoire, que vous inspire ce choix ?

Cela m’inspire une grande satisfaction car les femmes sont rarement honorées dans l’Histoire : c’est le silence qui règne en général au sujet des femmes, particulièrement au Panthéon. Le Panthéon est en effet conçu comme le mémorial des « grands hommes » comme l’indique l’inscription apposée sur son fronton : « Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante ». On aurait pu penser que le terme « hommes » comprenait aussi les femmes ; mais il n’y a que des hommes au Panthéon, à quelques exceptions près. Cette « panthéonisation » est donc une forme de reconnaissance, de reconnaissance symbolique, à travers quelques femmes, du rôle beaucoup plus important de toutes les femmes.

L’Histoire des femmes commencerait-elle au 20ème siècle ? Des pionnières comme Olympe de Gouges sont encore trop peu connues et reconnues. Comment les mettre davantage en valeur ?

L’Histoire des femmes n’a pas commencé au 20ème siècle. Les femmes ont toujours eu une histoire. Le mot « Histoire » est d’ailleurs porteur d’un double sens : c’est d’abord « ce qui s’est passé », les femmes sont alors évidemment présentes ; mais c’est aussi un récit, et tout le problème est de faire advenir les femmes au récit de l’Histoire. D’où l’intérêt de faire des recherches, d’écrire sur les femmes.

Olympe de Gouges inaugure une forme d’action nouvelle dans la conjoncture nouvelle que constitue l’avènement de la république. C’est dans le cadre d’une démocratie, avec la revendication de l’égalité des droits, que peut commencer le féminisme.

Je regrette qu’Olympe de Gouges ne bénéficie pas d’assez de reconnaissance, même si je salue le projet de création d’un buste à l’Assemblée nationale, dans la salle des Quatre colonnes [NR : le buste sera dévoilé par le Président de l’Assemblée nationale le 21 octobre 2015]. La revendication d’Olympe de Gouges n’est pas uniquement politique : elle revendiquait également le droit au divorce et l’abolition de l’esclavage. Mais sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne est la première grande revendication politique des femmes dans le cadre de l’instauration de la démocratie et de la république.

Pour toutes les autres femmes, il est important de multiplier les signes de la mémoire : il faut rappeler au gens le nom de ces femmes, par exemple à travers des plaques ou des noms de rue [NR : aujourd’hui, seules 6% des rues françaises arborant des noms de personnalités portent le nom d’une femme] : même si les passants ne savent d’abord pas qui elles sont, ils se demandent au moins qui cela pouvait bien être !

Si les femmes ont trop peu de visibilité dans l’histoire transmise, il en va encore davantage pour les femmes de couleur. Comment expliquer ces biais dans notre mémoire collective, qu’ils soient de genre, de classes sociales ou d’origines ethniques réelles ou supposées ?

Les femmes de couleur portent un double déni : le déni d’être femmes et le déni d’être des êtres humains. Les femmes de couleur ont ce double poids. Une troisième difficulté s’ajoute à cela : dans les sociétés africaines, elles sont souvent l’objet de la domination masculine. Les Africaines sont ainsi oubliées en tant que femmes, en tant que noires et en tant que femmes noires.

Depuis 40 ans, de nombreuses recherches ont cependant été réalisées sur les femmes africaines, notamment autour de l’historienne Christine Coquery-Vidrovitch. Il est important d’écrire, de réaliser des films, de faire des expositions autour de ces femmes en mettant en valeur leurs créations. Il est nécessaire de ne pas les considérer comme des objets, mais bien comme des sujets, car elles sont de véritables créatrices. Dans le cadre des recherches historiques sur l’Afrique, sur l’Indochine et toutes nos autres anciennes colonies, il est important de travailler sur les femmes. Il reste beaucoup à faire, même si beaucoup a tout de même déjà été fait : par exemple, Benjamin Stora, directeur de la Cité de l’Immigration, encourage dans les expositions le travail sur les rapports de sexe.

Un nom qui me vient à l’esprit est celui de la mulâtresse Solitude, mais il y en a beaucoup d’autres : il est important de les faire émerger, d’écrire, de montrer, de remémorer et de communiquer.

Interview réalisée par Louise Delavier, historienne, pour le HCEfh